Je suce Charlie

CROK QUI

Chronique du 06 Février 2015 "Je suce Charlie"

Quand le gland tape la glotte, le réflexe nauséeux se déclenche naturellement. Linda Lovelace est devenue célèbre en avalant des bites entières dans un porno des années 70 appelé Gorge Profonde.

Dans une autobiographie, elle raconte que c'est avec un flingue sur la tempe, tenu par son mari et producteur, qu'elle a appris à contrôler le réflexe nauséeux, ce spasme involontaire de rejet quand les voies buccales sont obstruées.

Il y a longtemps qu'on me l'enfonce bien profond, et pas que dans la bouche. On m'a trop souvent dit que je parlais trop, et trop fort, on m'a trop souvent fait sentir que je devais me taire, on m'a trop souvent fait honte de ce que je disais, pour que je le comprenne : je fais partie de ceux, et surtout de celles, qui n'ont pas la parole dans l'espace public, au fond à droite de la classe, près de la fenêtre, « effort de participation nécessaire » en leit-motiv sur les bulletins.

Alors je sais, on va me rétorquer qu'avec fèsbouc, cet égout des humeurs éparses, qu'avec mon blog, ce boudoir pour ego meurtri, et qu'avec tout ce que j'écris un peu partout et que j'oublie sur le net, comme des étrons dans la mer, je peux m'exprimer librement. Je sais aussi que mes lectures et mes études m'ont permis d'acquérir ce langage sésame, propre et lisse, qui ne pue ni du cul ni de la gueule, avec lequel on réussit des examens et des entretiens d'embauche. Et pourtant...

S'il y a un bord dont je me sens, c'est le bord de ceux, et surtout de celles, qui fautent, qui bégayent, qui ont les joues rouges, les mains moites et la bouche sèche avant les discours, fussent-ils destinés aux repas de famille, et qui préfèrent souvent se la clouer avant qu'on ne leur cloue, car elles savent que pour ça il y a toujours des volontaires. Je suis du bord de ceux, et surtout de celles, qui cherchent leurs mots et qui ne les trouvent pas, qui gardent leurs pensées, leurs avis et leurs aveux au fond de leur gorge, comme une mauvaise toux, pour ne pas déranger, pour ne pas importuner, et parce que s'exprimer c'est souvent le début des emmerdes (mais le jour où ça sort, mes aïeux, vous feriez mieux de pas être dans les parages). Je suis du bord de celles, comme Linda Lovelace, à qui on en fourre une grosse dans la bouche, sans leur demander si elles ont envie, dix fois par jour avaler le phallus symbolique ou réel de quelqu'un en mal de puissance, dix fois par jour inhiber le réflexe nauséeux pour ne pas vomir, cordes vocales engluées par du sperme gluant comme de la colle à tapisserie.

Toutes ces femmes, et aussi ces mecs, qui meurent de soumission, de médiocrité, de misère sentimentale et spirituelle, c'est une catastrophe bien banale et bien quotidienne, qui laisse tout le monde indifférent. Mais comme dit l'autre, on va pas pleurer toute la misère du monde, c'est déjà bien qu'on pleure, de temps en temps, ça prouve qu'on a du cœur, encore un peu, qui palpite quelquefois. Moi pour ma part j'aime tout le monde, les Charlie et les pas Charlie, je suis dans le camp ni des uns ni des autres, je voudrais juste pas avoir une vie trop merdique, si possible pas finir comme Linda, mais plutôt comme Wolinski : parce que j'ai trop rigolé et trop dessiné.

 

Amandine Brûlée

Elle se balade, squat vos soirées, s’incruste dans les évènements culturel, s’assoit dans un coin, vous observe, sort son carnet et son stylo et avant même que vous ayez pu dire « petit fourre » elle vous aura croqué et vous finirez dans sa chronique.

Amandine Brûlée ne mort pas, elle croque.

 

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