Esope partie 2

La rubrique Noologique

Chronique du 05 Décembre 2014: "Esope partie 2"

(Lire la partie 1)

 

JEUDI: Le réveil sonne, le cadran affiche 7:00. D'un geste inconsidéré, Ésope stoppe la sonnerie. Maintenant le réveil ne sonne pas et le cadran affiche 9:36.

Ésope ouvre les yeux et voit un plafond. Il sent qu'il a eu une nuit passablement agitée et a l'impression qu'il n'a que très peu dormi. Ses yeux encore flous se posent sur le cadran du réveil. Panique! Le voilà bien en retard, et il sait que son patron ne tolérera aucun retard de plus. L'anxiété le gagne. Il réfléchit. Il réfléchit de plus en plus vite à un énième moyen de parer à cet incident. Moyen inexistant: licenciement inévitable.

A ce moment précis de sa réflexion, la sonnerie du téléphone retentit. Ésope décroche et entend la voix de son patron monologuer à l'autre bout du fil. Il ne sait pas trop ce que ça raconte mais comprend bien qu'il est en train de se faire renvoyer sans autre forme de procès..Il raccroche avant que la voix ne termine sa diatribe.

La bouche d’Ésope alors se déforme dans un rictus qui traduit les sentiments contradictoires qui valsent alors dans son esprit. La déception née de sa déchéance sociale toute fraîche et la jubilation de s'être enfin libéré d'un quotidien dépersonnalisant.

La frustration et le fantasme: ce drôle de mélange émotionnel, comme ça à brûle-pourpoint juste après une mauvaise nuit, le pousse à aller se recoucher.

Il est 15,15 sur le cadran digital...

Ésope se lève maintenant mieux reposé. Il s'habille sans se presser et repense à la mésaventure de ce matin comme si c'était une autre vie déjà lointaine. La faim le pousse à sortir et aller faire quelques emplettes chez le primeur et le boulanger. Il revient chez lui. Se prépare à manger avec les provisions fraîches. Pendant que le repas mijote, Ésope met par écrit ce qu'il pourrait bien faire de cette journée et les possibilités qui s'ouvrent à sa nouvelle vie. Il commence par manger un repas digne de ce nom. Puis il sort, prend un bus qui le dépose à l'orée d'une forêt qu'il pénètre d'un pas tranquille.

Le silence bruisse du vent dans les feuilles, le chant des oiseaux lui parle un langage que son âme connaît secrètement. Il observe la Beauté de ces grandeurs végétales et animales, se laisse submerger par elles allongé sur un tapis d'humus. Il ne se relève et quitte la forêt qu'une fois le ciel bien obscurci, seul témoin ici du passage des heures.

 

NUIT DE JEUDI à VENDREDI: Le dernier bus pour le retour est déjà passé. Il rentre chez lui à pied. Traverse la ville, traversé lui même par une quiétude solitaire, contemple ses frères humains noctambules silencieusement pendant que ses pas le mènent vers la chrysalide de son appartement.

Il pose un disque sur sa platine qui n'a pas servi depuis des lustres: « Shine on you, crazy diamond » lui soufflent les enceintes pendant qu'il se boit tranquillement un thé et décide de compléter un vieux cahier abandonné, de relire le « Loup des Steppes », d'inspirer, d'expirer, de respirer enfin! Les mots et les pensées ainsi que les silences ont aspiré toute la nuit, qui elle même s'est endormie. Il est tellement tard qu'il est devenu tôt. Les rues sont brumeuses et sa tête aussi. Le jour s'est levé et Ésope se couche d'une saine fatigue.

 

 

VENDREDI: Ésope rêve qu'il est dans un palais des glaces comme dans les fêtes foraines. Il se voit former un abîme de complétude avec la chaîne infinie de ses reflets.

Il sait qu'il est endormi car voit dans le cadre d'un des miroirs son corps endormi dans son lit. Il sent 360 yeux fichés dans son crâne. Il retrouve facilement son chemin dans ce labyrinthe et fini par se retrouver seul dans une pièce blanche percée d'une petite fenêtre par laquelle il peut observer le monde s'enfuir au delà du chaos et en deçà du cosmos...

« Joli panorama, n'est ce pas? » lui dit une ombre au regard d'ambre.

 

 

NUIT DE VENDREDI à SAMEDI: Ésope ouvre les yeux et ne voit pas le plafond plongé dans la pénombre. Le cadran du réveil peut bien affiché ce qu'il veut, Ésope s'en fout. Il se sent bien reposé, plein d'assurance face à ce qu'on désigne comme étant la réalité, il se sent un autre homme en somme. Pose un disque dans la platine, se fait couler un bain, s'y plonge et se met à balayer toute pensée de sa tête, le corps immergé jusqu'à la poitrine parmi les volutes dansant à la surface de l'eau. Le temps continue ainsi de ne pas exister. L'eau du bain un peu tiédie, Ésope se lève de sa baignoire, en sort et ses pensées se remettent à suivre leur court habituel. Prend une serviette, se sèche.

Se faisant il jette un coup d' œil au grand miroir face à lui.

Son corps d'un coup tressaille et se pétrifie. Là, droit devant lui, dans le cadre sensé réfléchir son image, il ne voit personne! Ne contemple que le mur situé derrière lui.

Il se secoue, se pince, se frotte les yeux; il croit rêver mais à en juger par les sensations somme toute normales lorsqu'on se secoue, qu'on se pince et qu'on se frotte les yeux, Ésope accepte avec difficulté le caractère fantastique de cette situation. Les yeux écarquillés fixes sur le miroir, Ésope voit maintenant son propre reflet sortir tranquillement du reflet de sa baignoire et se sécher avec le reflet de sa serviette. Le double étrange et désynchronisé s'approche de la surface de la glace.

Ésope est complètement dérouté mais ne se laissant pas démonter, poussé par la curiosité d'un tel mystère, approche à son tour de la vitre réfléchissante. Il voit alors les lèvres de son double remuer sans qu'il sente les siennes en faire autant. Ésope reste alors interdit et écoute une voix si semblable à la sienne dans l'intonation mais dont la résonance diffère. Mydriase maximum de stupeur ouvre les pupilles d’Ésope pendant qu'il écoute cette voix si connue et étrangère à la fois qui lui dit que tous deux sont désormais libre de la loi des réflexions.

« Pourquoi? » se dit alors Ésope. Sans plus attendre, son double lui répond que la question n'est pas tant de savoir pourquoi mais bel et bien plutôt comment.

« _Les miroirs existent depuis que l'humain, trop effrayé par ses propres ombres a eu peur de regarder à l'intérieur de lui même, et ainsi de s'accepter tel qu'il est vraiment: un réservoir immense de mystères et d'énergie, qui n'est malheureusement pas éternel.

Par crainte de la mort, il préféra l'oubli. L'humain se mit alors à ne plus voir le monde et lui même tel qu'ils sont vraiment et commença à croire la description que sa raison et son Ego corollaire en faisait, à savoir un parfait mensonge.

C'est alors que les miroirs apparurent avec leur cortège de reflets et faux semblants confortant la conscience humaine dans une image surfaite de surface pour finir par se perdre dedans comme la plus solide des obsessions.

Un texte par exemple ne pourrait être qu'une suite de mots, un enchaînement de phrases ponctuées qui bout à bout forment une histoire qui prend plus ou moins de sens.

Dans une autre vision plus complexe de la réalité, ce même texte pourrait être la synthèse de quatre métaglobes oculaires convergeant vers un même point de fuite.

L’œil du personnage qui vit par l'histoire, l’œil du narrateur qui décrit cette histoire, l’œil de l'auteur qui l'invente, et enfin celui du lecteur qui lui donne vie. Cette association de points de vue sur une même chose, approfondit cette chose en élargissant le champs de conscience de chaque « œil » qui se pose dessus.

Pour se libérer de ce pâle reflet qui nous tient captif d'une vision consensuelle du monde, sache chercher la réponse enfouie depuis toujours au plus profond de nous-même, bien en deçà de cette voix qui ne cesse de raisonner dans ta tête et qui transforme le plus grand des mystères en simple description standardisée dans laquelle tu ne te reconnais même plus... »

 

La nuit s'est si bien fondue dans le jour qu' Ésope ne s'aperçoit pas que le soleil inonde déjà les rues du monde dehors. Il décide d'aller se coucher dans cette nouvelle version de ce que certains appellent communément « la réalité ». Ésope s'endort alors sous le regard complice de son double qui lui, reste bien éveillé.

 

 

Achille Morio

 

 

Non vous n'êtes pas perdus dans les méandres du cosmos (si... peut être un peu), vous être dans la chronique d''Achille Morio, peintre d’œuvres photo-luminescentes cherchant, dans les luisances nocturnes, les effets de l'ame qui l'anime et de la conscience collective neguentropique, qu'il s'efforce d'honnorer et d'enrichir au mieux.

 

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