Veine Bleue

Rendre à ces arts ce qui

appartient à ces arts.

Chronique du 07 Novembre 2014 "Veine Bleue".

Je lui lis les trois première pages à haute voie. Bien décidé à y mettre les formes, je souligne la diction, marque la pause, accélère par instant pour faire monter l'excitation et prends le temps de la respiration. Malgré quelques bégaiements sur les passages les plus difficiles, avec passion je fais honneur à cet instant d'érotisme dérangeant, imbibé de perversion. C'est la fin de la scène, achèvement du premier acte, persuadé de l'avoir achevé, lui. Il me lâche un « Ouais, faut aimer quoi » … Faut aimer ? Mais je n'en suis plus au stade de me poser encore la question de s'il faut aimer ou pas ! C'est terminé depuis longtemps, depuis que j'ai trempé mes lèvres dans mon premier verre de rouge. La question n'est plus de se positionner en fonction de son affecte mais bien de comprendre « Qu'est ce que ça tise, qu'est ce que ça fabrique, qu'est ce que ça induit ? »

 

Certes, Veine Bleue est une œuvre plus ou moins déstabilisante, y a de la fesse, de la bite, du nichon, avec « pervers-sité » et onirisme cauchemardesque. Zacloud annonce d'ailleurs la couleur dès la première page avec cette petite phrase qui titille le neurone curieux ; « Étant d'un âge respectable, je n'ai plus grand-chose à respecter ». C'est d'ailleurs la chose sur laquelle il avait insisté lorsque que j'avais eu son livre en main, un soir de lecture ouverte dans son aCtelier, rue Saint Augustin près de la chapelle de la Providence dans le Vieux-Nice, en plein festival de la Saint Narcisse 2014 à Nice. « Attention, y a des passages un peu... choquants, à mon âge je ne me gène plus » m'avait-il lancé, l’œil paternaliste, soucieux de ne pas troubler l’innocence de la petite fille attentive et sérieuse qui se sexualise à coup de décolletés plongeants. Mon point faible, la crainte de se voir décrédibilisé socialement par mes moins de trente ans. Intimidée par ce regard, celui qui cache les milles pensées de l'homme à qui tu ne la fée pas, j’esquisse une petite moue significative d'un « j'en ai vue d'autres » … Le loup, quand on l'a vue, une foi que la torpeur est passée, on se dit que tout passe … C'est en tout cas ce que se disent les petites filles attentives et sérieuses en chrysalides.

J'attends quand même le soir de la saint Narcisse le 29 "au 29" pour le lui acheter son bouquin. Après tout c'est là que tout a commencé, aux Diables Bleus, même si la grotte de ces diables est le radeau de sauvetage du premier lieu, on s'y sent bien, on s'y sent fière. C'est un petit bout d'histoire.

Les Diables Bleus, c'est justement le décor où évoluent les deux protagonistes du roman de Zacloud. Deux amants qui entretiennent une relation quasi incestueuse et qui squattent cette première friche artistique créée en 1999, jusqu'à ce que la ville expulse le collectif et détruise la caserne en 2004.

J'étais alors trop jeune pour vivre l'expérience des défricheurs à cette époque. Lorsque je suis descendu de mon païs Gavot pour venir faire mes études à la capitale, c'était déjà trop tard. Les bâtiments de la caserne d'Angely étaient rasés et je me préparais à suivre des cours d'histoire dans les amphithéâtres neufs construits là. Ironie du temps, paradoxe générationnel. Parfois je me disais que mes parents, sympathisants du collectif, avaient dus en faire de ces teufs ici, à danser la mazurka, la bourrée, les cercles circassiens, à valser jusqu'au bout de la nuit. Et moi en 2008, à St Jean d'Angely, j'essayais d'y décrocher ma licence, délogée du campus de Carlone pendant une année, en pleine manifestation anti LRU, loi pour la réforme des universités à but de les privatiser... Merci Valoche, tu nous donnais la chance d'occuper les locaux et de presque suivre les sillons de nos parents.

 

Il m'a catapulté en plein passé ce roman, je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir le parachute anti « tiens prend toi ça dans la tronche le bleu ! ». Et quand je vois le petit local au 29 route de Turin où le collectif continu de résister, où j'ai l'honneur d'y exposer mes pièces, la réinterrogation est inéluctable. Non ce sont pas les scènes de culs ni les instants morbides ponctuant l'œuvre qui sont dérangeants, ni le surréalisme de la relation entre les personnages. C'est le réalisme des moments passés avec ces défricheurs. J'avais complètement l'impression de vivre dans les locaux, d'y peindre, d'y saloper mes jeans, d'y faire la popote en collectivité sur un air d'accordéon, d'y boire, d'y danser, d'y rire, d'y baiser. Et de m'en faire chasser. Mais je vous parle d'un temps que de mes moins de vingt ans je ne pouvais pas connaître...

Tu pensais à ça Zacloud, lorsque tu m'as dit « Attention, y a des passages un peu... choquants » ?

 

NLF

 

Bienvenue dans la chronique de Nydenlafée, artiste peintre, illustratrice et plasticienne niçoise.

Ici, on rend à ces art ce qui appartient à ces arts, vous l'aurez compris, votre hôte parle d'art et donne surtout son point de vue.

Nydenlafée, rédactrice en chef du fanzine l'artocrate, n'aime pas poser ses pieds nus sur le tapis de bain mouillé, elle voue un culte au thé et au café et aime palabrer pendant des heures sur des sujets alambiqués.