Discussion avec le père

Rendre à ces arts ce qui

appartient à ces arts.

Chronique du 16 Mai 2014 "Discussion avec le père".

C’est en prenant la route en voiture avec mon père, un matin, que j’évoque l’idée de porter mes dessins sur T-shirt. Mon papa, toujours emballé par les propositions créatrices de ses enfants, rajoute que c’est une bonne idée et qu’aujourd’hui, grâce à internet j’ai même la possibilité de commander mes impressions pour pas très cher. Je lui réponds alors que cette notion me dérange, que je n’aime pas l’idée de perdre le contrôle de ma production. Si je laisse la réalisation du « produit » à des entreprises d’impression en ligne, je ne pourrais pas savoir d’où en provient l’origine. J’ajoute que je n’ai pas envie de m’apercevoir que je vends 20 euro un T-shirt que je paye 17 cts en Thaïlande à une entreprise qui exploite son personnel. Il me répond qu’il comprend et enchaîne avec l’idée que je dois réaliser moi-même ces T-shirt en commandant l’habit chez un commerçant solidaire et qu’il serait intéressant de peindre directement sur le tissu pour en faire une œuvre portée et de le vendre plus cher. Je lui réponds alors que j’ai déjà réfléchis à cette idée mais que j’aimerais me diriger vers une impression rapide, serte faite main mais qui soit plus accessible, que je ne veux pas faire payer 100 euro un t-shirt sous prétexte que la réalisation est la même qu’un tableau et j’ajoute que la sérigraphie réaliser chez soit est une option qui m’attire de plus en plus. Mon père m’écoute. Je continus en ajoutant que je ne veux pas créer de l’industriel en masse et que l’idée de « self-production » est un discours qui reste dans mon fil conducteur artistique ; que je cherche un moyen de le penser intellectuellement sans rentrer dans de l’artisanat.

Mon père me rétorque alors qu’il ne comprend pas cette idée de « discours » trop présent chez les artistes contemporain. J’argumente en disant qu’il est important chez un artiste de porter un discours intellectuel sur son travail. Il réplique sans ménagement que la notion de discours intellectuel est une démarche qu’il n’arrive pas à appréhender, dans la mesure où un artisan qui passera du temps sur la réalisation de son objet, n’a pas besoin de rajouter un discours sur son travail pour le justifier et qu’il n’en sera pas moins un artiste. Cette phrase m’interpelle. (Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de mon papa ?!)

Je lui demande s’il croit lui aussi que les artistes contemporain insèrent un discours sur leurs œuvre afin d’en justifier la réalisation. Il me dit que oui, que selon lui, les artistes établissent trop souvent des boniments cérébraux dans le but de légitimer leurs démarches.

Je lui explique alors que je ne suis pas entièrement d’accord, que les artistes n’établissent pas leurs réflexions post travaux mais que leurs créations sont avant tout motivées par une réflexion antérieure qui les mène justement à la conception. Il n’est pas de cet avis, j’en suis très étonné, lui qui a exposé ses œuvres auprès du collectif No-Made à l’Arboretum de Roure. Je lui fais part de ma surprise et enchéris en lui disant que l’élaboration de ses pièces sonores avaient été pensées pour s’inscrire dans un paysage naturel et que c’était malgré lui la résonnance d’un travail mené en premier lieu par son psyché. J’entends bien me dit-il. (Je l’ai coincé le bougre, voilà qui est rare.) Il essaie toute foi de contre-argumenter en énonçant qu’il rencontre souvent une fracture entre le discours des artistes contemporains de la Villa Arson, par exemple, et le travail artistique qu’ils proposent. Soulagée de voir que les extraterrestres n’avaient pas enlevés mon père et que son étonnante remarque était en faite la résultante d’un phénomène sociale, j’explique d’où viens cette « fracture ». J’épilogue avec l’observation que les artistes sortants des beaux-arts mettent parfois un temps considérable à s’émanciper du « moule de l’artiste » dans lequel ils entrent, dans un processus d’apprentissage. La cassure qu’il perçoit n’est que le gouffre qui est formé entre le travail personnel, voir cathartique de l’étudiant et le « fameux » discours de l’enseignent. J’ajoute alors que c’est le reproche que je fais aux institutions.

La discussion ne s’est pas arrêtée là et elle s’est d’ailleurs dirigée vers d’autres horizons. Mais je me suis tout de même posé la question par la suite si la recherche intellectuelle menant à la création d’une œuvre faisait réellement de l’artiste un artiste. Après tout, l’artisan qui réalise son œuvre, pour la décliner en série, le réfléchis au préalable. Les œuvres de Mondrian portées sur mobilier et sur vêtement n’ont pas placées l’artiste dans la catégorie d’artisan pour autant. Finalement, tout ça n’est toujours qu’une question d’étiquette et il est amusant de réaliser que nous, artistes, désireux de sortir des carcans de la société, finissons par nous ranger nous-même dans un carton, celui avec l’inscription « artiste » scotché dessus. Il nous faudra alors pas moins de toute la moitié d’une vie pour en trouver la sortie.

 

NLF

 

Bienvenue dans la chronique de Nydenlafée, artiste peintre, illustratrice et plasticienne niçoise.

Ici, on rend à ces art ce qui appartient à ces art, vous l'aurez compris, votre hôte parle d'art et donne surtout son point de vue.

Nydenlafée, rédactrice en chef du fanzine l'artocrate, n'aime pas poser ses pieds nus sur le tapis de bain mouillé, elle voue un culte au thé et au café et aime palabrer pendant des heures sur des sujets alambiqués.