Je me souviens des Saturnales

Rendre à ces arts ce qui

appartient à ces arts.

Chronique du Ven. 27 Déc. 2013 "Je me souviens des Saturnales"

Je me souviens de mon dernier noël avec mon arrière-grand-mère maternelle, « mémé la canne » comme on l’avait surnommée. C’était il y a deux ans. Elle avait parlé peu pendant le dinée de réveillon, elle qui avait été gouvernante en chef de riches propriétaires niçois et qui avait vu passer 103 noël, elle qui avait dû organiser des noëls plus gargantuesques les uns que les autres… Elle avait parlé peu.

Elle avait parlé peu la pipelette que je connaissais quand j’étais gosse. Celle qui me sermonnait pour me dire que j’étais trop gâté, elle qui avait connue deux guerre, qui avait porté un enfant alors qu’elle n’était pas encore mariée, elle qui me disait qu’à son époque, on offrait aux mômes une orange à noël et qu’ils étaient contents. Elle qui avait dû voir passer des fêtes sans sapin et sans dinde, dans le froid d’une église, remerciant le seigneur d’être là pour accueillir la naissance du sauveur, elle avait parlé peu…

A ce dernier noël, elle avait bu du champagne et avait dit que la table manquait de fleurs. De sa voix chevrotante de vieille rombière, les yeux nimbés de brouillards, aveugles, brillants de petites bulles, elle avait dit qu’en réalité, elle avait 124 ans, elle nous avait fait rire la grand-mère… 124 ans… c’était peut-être vrai… après tout personne ne sait vraiment quand elle était née.

Je n’ai jamais vraiment aimé noël. Adolescente c’était une corvée. Et elle n’est pas si loin mon adolescence. À ces noëls je parlais peu.

On me demandait toujours dans quelle classe j’étais passé, si j’avais enfin décidé de ce que je voulais faire, si j’avais eu des bonnes notes et si je n’avais pas confondu noël avec halloween. J’avais des dreadlocks, des newrock aux pieds, un anneau dans le nez et je parlais peu.

Franchement qu’est-ce que tu veux qu’elle te réponde la gamine? Qu’au collège on lui obligeait à lire les fables de la fontaine alors qu’elle lisait du Pierre Desproges? Qu’en art pastique on l’avait soulé de cubisme pendant des années et que le jour où elle s’est ramenée avec une tasse à café en cours, un discours sur les ready made bien rodé et du Marcel Duchamp plein les yeux, le prof lui avait mis un 5/20, « et encore je note l’effort d’avoir ramené la tasse » avait-il dit ?

Franchement qu’est-ce que tu veux qu’elle te réponde la gamine? Qu’elle était horrifié de voir chaque années son petit cousin déchirer l’emballage de ses 40 cadeaux, à la chaine, sans regarder dedans et pleurant pour ne pas à avoir dire merci? Qu’elle était scandalisée d’avoir été trompé toute son enfance sur un vieux monsieur bedonnant sponsorisé par Coca-cola? Que le foie gras dont vous vous bâfré est celui d’un oiseau qu’on a rendu malade, gavé, torturé avant de tuer? Que la dinde au marron que vous idolâtrez chaque année vient d’un rituel américain, thanksgiving, une fête basée sur le massacre de tout un peuple?

Mais est-ce que tu sais au moins d’où viens noël? Ce n’est pas la fête des enfants, non! Ce n’est pas le papa barbu rouge qui descend par la cheminée pour apporter la nouvelle play station, non! D’ailleurs le père noël n’est pas rouge, il est bleu, s’est un évêque ; Saint Nicolas. On oublie souvent que noël est une fête chrétienne, que l’on fête la naissance du petit Jésus. On oublie aussi qu’on n’a jamais connu la date réelle de la naissance du Christ, que cette date a été placée là par le conseil papale pour endiguer les Saturnales romaines, qui célébraient le solstice d’hivers pendant 12 jours. On oublie que tous les rituels de noël viennent de cette fête populaire où l’on boustifaillait tous ensemble, où la hiérarchie sociale était mise de côté, où des marchés spéciaux, « les sigillaria », étaient montés, où des décorations étaient réalisées à partir de petites idoles suspendues pour décorer les maisons et où chacun fabriquaient de petits présents pour les offrir à ses proches… ça ne vous rappel pas quelque chose ? Non ça ne vous rappel plus grand-chose, aujourd’hui on a l’habitude de faire de façon systématique, sans se rappeler pourquoi on les fait. Moi j’ai à peine 28 noëls passés et deux millénaires plus tard, je me souviens des Saturnales.

 

NLF

 

L’hiver ou Les saturnales. C’est une huile sur toile de 322 cm de hauteur sur 319 de largeur, réalisée en 1782-83 par Antoine François Callet, peintre français et portraitiste officiel de Louis XVI. L’œuvre est à l’origine une commande de la manufacture des Gobelins, visant à effectuer une teinture gigantesque portant sur le thème des quatre saisons. Antoine Callet choisis le thème des Saturnales pour représenter l’hiver, scène à la rencontre entre l’historique et la mythologie, pour proposer une vision allégorique d’une aristocratie sur-consommatrice, consumériste, se livrant à la débauche et délaissant ses sujets. On y observe la représentation d’un baquet antique, où les protagonistes sont ivres, avec une statue de saturne dressée en fond de salle au milieu des colonnes. Le tableau est aujourd’hui conservé au Musée du Louvre à Paris.

Et puis pour toi petit lecteur artocrate, une autre huile sur toile mais cette foi d'un artiste bien vivant, Todd Schor

Bienvenue dans la chronique de Nydenlafée, artiste peintre, illustratrice et plasticienne niçoise.

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Nydenlafée, rédactrice en chef du fanzine l'artocrate, n'aime pas poser ses pieds nus sur le tapis de bain mouillé, elle voue un culte au thé et au café et aime palabrer pendant des heures sur des sujets alambiqués.